La Capsule #50 (2/2) – Contrôle social à la chinoise

Pour parler du contrôle social chinois, on pourrait parler de différents points importants comme le fait qu’il n’y a pas en Chine d’opposition politique au gouvernement, du fait que, du coup, le gouvernement chinois a une emprise totale sur sa population, sur les médias ou sur l’économie ; mais il y a un système au milieu de tout ça qui retient davantage l’attention : le système du crédit social chinois. Ce système de crédit social, vous en avez peut-être entendu parler. Il consiste à noter chaque citoyen avec des points en fonction de ses bonnes ou de ses mauvaises actions. C’est à mon avis le système le plus efficace pour contrôler une population.

Quelques clarifications en ce qui concerne ce système : actuellement, il n’est pas utilisé dans toute la Chine. En réalité, il est en phase de test dans différentes villes depuis 2014, et surtout, il n’est pas le même d’une ville à l’autre, c’est-à-dire que le système de point, de notation, les actions qui font gagner ou perdre des points, les conséquences de ces points, tout ça varie d’un endroit à l’autre. Donc, même si la Chine espère tester, unifier ce système et l’imposer enfin au pays entier, ce n’est pour l’instant pas le cas et seule une portion de la population est actuellement concernée. Même en Chine, ce genre de projet ne se construit pas du jour au lendemain.

Maintenant, ce qui est intéressant, c’est de savoir comment on gagne ou comment on perd des points avec ce système. Comme on l’a dit, cela dépend de la région où vous vivez, mais dans les grandes lignes, le système récompense les attitudes responsables et altruistes et sanctionne l’égoïsme, le laisser-aller, et bien entendu les crimes et délits. Jusque là, rien d’étonnant, mais ça le devient quand on découvre à quel point ce système est intrusif et empiète sur la vie privée.

On apprend par exemple que vous gagnez des points si vous faites du bénévolat, si vous aidez la communauté en participant par exemple à des tâches sociales, si vous aidez les gens, si vous faites la queue sagement avant de monter dans le bus, mais également si vous rendez visite à vos parents âgés, si vous consommez de l’eau plutôt que de l’alcool au supermarché, ou même si vous êtes respectueux avec les autres sur internet. On a donc un système qui récompense la civilité, mais qui entend aussi influencer vos comportements les plus personnels comme vos achats ou vos fréquentations. En contrepartie bien sûr, si vous doublez les gens dans la file d’attente, si vous consommez de l’alcool, si vous payez vos impôts en retard ou si vous donnez un coup de pied au chien du voisin, forcément, vous perdez des points.

On a donc un système où chacun possède des points et où l’on peut donc classer les bons et les mauvais citoyens. Mais qu’est-ce que ça apporte, ces points ?

Si vous avez beaucoup de points, vous pouvez obtenir un emploi plus rapidement, un meilleur logement social, vous pouvez envoyer vos enfants dans de bonnes écoles privées, vous obtenez aussi des réductions sur vos impôts, sur vos factures ou dans les transports, vous êtes même prioritaires dans les hôpitaux. Et comme vous vous en doutez, si vous avez peu de points, c’est tout l’inverse : moins d’aides sociales, difficultés à travailler, à avoir une promotion, un crédit, pas de priorité pour les écoles de vos enfants, pas de réductions, une restriction même sur l’utilisation des services publics, des transports,… Bref, on est vraiment dans un système de carotte et de bâton, avec récompenses pour les uns et restrictions pour les autres.

Étonnamment, ce système est approuvé, parait-il, par beaucoup de monde en Chine, puisque même s’il est intrusif, il permet à première vue de discipliner efficacement la population. C’est une remarque que l’on peut faire avec un société comme la société chinoise ou comme celle du Meilleur des mondes d’Huxley, où tout vos faits et gestes sont contrôlés. On se dit : « Après tout, quel mal y a-t-il à inciter les gens à avoir une bonne conduite et a sanctionner ceux qui enfreignent les lois ? » Il n’y a à première vue rien de mal à récompenser celui qui fait la queue sagement et balaie les feuilles mortes de son quartier en automne, et il n’y a rien de mal a sanctionner celui qui ne respecte par le code de la route ou qui bouscule les gens dans la rue.
On peut même extrapoler en disant qu’il n’y a rien de mal à sanctionner quelqu’un qui consomme de l’alcool en excès, parce que s’il développe un jour une maladie liée à l’alcool, c’est la communauté qui paiera pour ses soins. Pourquoi la communauté n’aurait-elle donc pas un droit de regard sur les achats d’alcools d’un individu ? Évidemment la question mérite un plus grand débat, mais dans une société comme la Chine qui passe pour être beaucoup moins individualiste que les sociétés occidentales, bien plus tournée vers l’intérêt commun – c’est qu’on dit en tout cas – on peut comprendre que certains soient de cet avis.

En somme donc, on peut voir le crédit social comme une garantie que tout fonctionne bien partout, une garantie que chaque citoyen soit respectueux et contribue à la bonne marche de la société.

L’ennui, c’est que la réalité est plus complexe, car parmi les bonnes ou mauvaises actions qui font gagner ou perdre des points, on trouve aussi le fait d’encenser ou au contraire de critiquer le gouvernement. Tout de suite, cela pose de nouvelles questions. Il y a différents exemples à ce sujet qui circulent. On parle par exemple d’un journaliste chinois qui aurait voulu dénoncer la corruption dans son pays, ce que le gouvernement n’aurait pas apprécié et qui lui aurait valu de perdre tous ses points. On peut le prendre comme un exemple théorique qui montre en fait un autre intérêt du crédit social : cette fois-ci non plus l’intérêt commun du peuple dans sa globalité, mais l’intérêt du gouvernement qui, en sanctionnant toute contestation, renforce considérablement son pouvoir.

En y regardant de plus près, on voit certes un intérêt à ce crédit social dans la mesure où il offre aux citoyen une société plus fonctionnelle, sans délits ni incivilités, mais un intérêt aussi pour le gouvernement qui, en imposant ses règles aux citoyens, les dépouille de toute leur individualité, favorise donc l’uniformisation, tue dans l’oeuf toute forme de contestation et donc par extension toute possibilité d’émergence d’un contre-pouvoir. En clair, le gouvernement consolide son pouvoir totalitaire.

Et c’est très efficace, parce que ce crédit social est fait de telle sorte que ceux qui sont les plus obéissants arrivent plus vite en haut de l’échelle sociale à travers des promotions plus fréquentes et arrivent donc finalement aux postes à responsabilités, d’où ils pourront contribuer à renforcer le pouvoir ; Mais les opposants, eux, à mesure qu’ils perdent des points pour avoir contesté le système, sont progressivement exclus de la société, privés de bonnes écoles, de bons emplois, de transports ou même de soin. C’est un peu comme si, en France, on n’accordait de crédit bancaire, ou le droit de monter une entreprise qu’à ceux qui votent pour Macron. Mettez une système pareil en place et vingt ans plus tard, toutes les strates de la société sont dominées par des macronistes. Pas seulement en politique ou dans les médias, mais même jusque chez vous. Ce serait un macroniste qui enseignerait à vos enfants, qui administrerait votre ville, qui jouirait des meilleurs logements sociaux, d’une priorité à l’hôpital, et dans un pays pareil, bonne chance pour installer un contre-pouvoir. Le pays resterait en fait macroniste pour toujours.

Cette forme d’entre-soi idéologique est un point très important quand on parle de dictature.
Quand on parlait, il y a deux jours, de la vaccination en anneau, j’ai dit qu’il ne s’agissait pas de mettre les opposants dans des camps mais plutôt de justifier des éléments de surveillance et de contrôle qui, à terme, si rien n’était fait, permettrait à la France de surveiller tout le monde, de faire son propre système de points et d’exclure donc à terme les opposants de la société. C’est à cela que je voulais en venir : une dictature, même totale, a plus intérêt à exclure ses opposants du système qu’à chercher à les détruire. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si dans tous ces romans d’anticipation – 1984, Le meilleur des mondes, Un bonheur insoutenable, Farenheit 451 – il existe toujours une société totalitaire très stricte, mais également des sociétés parallèles marginales ou se réunissent les opposants après avoir été chassés du système ou bien après s’en être enfuits.
Il est à mon avis plus efficace pour un système totalitaire d’exclure ou de laisser partir ses opposants que de s’évertuer à les traquer pour ensuite les enfermer ou les tuer. Car dans un système ou les opposants sont enfermés ou tués, non seulement ils vont se dissimuler et donc se mêler au reste de la population, et le système sera donc infestés de résistants, ce que le gouvernement totalitaire ne veut pas, mais surtout, ces opposants vont tout faire pour combattre le système, puisque leur liberté et leur vie en dépendra.
Par ailleurs, chaque citoyen, même s’il est bien intégré au système, peut un jour en devenir un opposant pour une raison ou une autre. Ce qui veut dire que dans un système comme celui-là, où le gouvernement persécute les opposants, il y a justement la nécessité permanente de traquer ces opposants, de les trouver par tous les moyens possibles et de les neutraliser à tout prix, avant que ceux-ci ne puissent s’attaquer au système, former des poches de résistances, des actes de sabotage du système, ou encore qu’ils essayent d’éveiller le reste de la population contre le gouvernement.

Il n’y a qu’à penser à la France occupée par l’Allemagne pendant la seconde guerre mondiale pour s’en rendre compte. Vous aviez la moitié du pays sous domination allemande, et en face, une poignée de résistants. Pourtant cette poignée de résistants, en étant à la fois dissimulée et omniprésente, difficile à localiser et donc encore plus à neutraliser, cette poignée de résistants a causé énormément de tort à l’armée d’occupation par ses actes de sabotage, quand bien même elle n’était composée que de quelques individus isolés et avec peu de moyens.

Un système totalitaire serait beaucoup plus efficace si, au lieu de les traquer, il laissait librement ses opposants partir, quitter le système ; en veillant bien sur à ce qu’il n’aillent pas créer une société puissante de leur côté, même si cela est peu probable. Ainsi, le gouvernement totalitaire garderait le plein contrôle de sa société et saurait que les contestataires sont partis voir ailleurs, qu’ils ne sont donc plus une menace intérieure et directe.

Cette stratégie, on la retrouve dans l’Art de la guerre de Sun Tzu. Une phrase la résume : « Le point de vue de Sun tzu est que lorsqu’un ennemi s’enfuit, il faut lui laisser une porte de sortie, sinon il se bat avec la « rage du désespoir » et risque d’infliger des pertes sévères, surtout s’il se sait perdu ».
C’est aussi ce qu’on dit des bêtes sauvages : si un jour vous tombez nez à nez dans la foret avec un sanglier, laissez-lui un espace pour s’enfuir car s’il se sent bloqué avec vous d’un coté et des buissons de l’autre, il se sentira coincé et s’en prendra à vous par désespoir.

Pour résumer cette pensée, disons que si demain le monde devenait un 1984 géant, un meilleur des mondes géant, la priorité du système ne serait pas de détruire toute forme d’opposition, mais plutôt de faire sortir en douceur les opposants du système, comme le fait la Chine avec le système du crédit social et demain peut-être la France avec sa volonté de ne réserver la société qu’aux vaccinés. La Chine, elle, peut bien mettre aujourd’hui ses opposants les plus radicaux en prison, mais elle ne pourra jamais enfermer demain des millions de contestataires déjà présents dans sa population. La solution efficace sur le long terme, plus subtile mais aussi plus acceptable socialement que les camps de concentration pour tous, c’est une exclusion progressive de la société, jusqu’à ce que le système ne soit plus composé que de partisans du système, et que les opposants, eux, ne soient plus en mesure de le pervertir de l’intérieur.

Dernier point, on peut se demander pourquoi, finalement, nos gouvernements tendent toujours vers la dictature et pourquoi l’évolution technologique, dont on espérait qu’elle nous amènerait la culture, la liberté et la démocratie, ne nous apporte finalement que la surveillance et les restrictions de liberté. J’aime personnellement regarder ça sous l’angle de la sélection naturelle, ou de l’évolution, au sens darwinien du terme. En fait, pour le dire plus clairement, j’ai cette impression que les gouvernements n’ont en fait pas d‘autre choix que de prendre un virage autoritaire parce que, d’une part, c’est le meilleur moyen pour eux de conserver un pouvoir fort et de gérer efficacement leur pays, et d’autre part, c’est le seul moyen de se battre contre des pays qui auront aussi pris ce virage autoritaire.

Imaginez deux pays. Le premier pays est une dictature totale dans laquelle le gouvernement possède le contrôle entier de l’économie, de la finance, et de la population qui est elle même soumise et obeéissante.

Dans le second pays en revanche, on est dans un système beaucoup plus libéral et individualiste, ou les individus sont libres d’entreprendre et de s’exprimer ; il y a pluralités d’opinions, et l’état n’a qu’un rôle administratif limité.

Imaginez maintenant que ces deux pays entrent en guerre. La dictature, grâce à son pouvoir, peut rassembler toutes ses énergies vers l’effort de guerre, elle peut prélever les impôts qu’elle veut pour financer la guerre, elle peut demander des efforts illimités aux entreprises pour produire ce qui est nécessaire, aux citoyens pour qu’ils rejoignent l’armée, aux travailleurs pour qu’ils travaillent 18h par jour pour maximiser les productions les plus stratégiques, bref, une telle dictature peut du jour au lendemain se renforcer considérablement en prévision de la guerre, quitte à malmener pour cela son propre peuple.
Mais dans l’autre pays, ce serait impossible, dans la mesure où l’individualisme et les opinions diverses rendent impossible une telle cohérence. Il y a ceux qui approuvent la guerre et ceux qui la désapprouvent. Les entreprises n’appartiennent pas à l’État et ce dernier ne peut donc pas leur imposer l’effort de guerre, ni créer d’impôts exceptionnels : il n’a pas la capacité de mobiliser ses forces comme le pays totalitaire. À ce moment, quand bien même les deux pays font la même taille, ils n’ont pas du tout la même puissance de frappe et de toute évidence, c’est la dictature qui gagne.

C’est un exemple caricatural – dictature totale contre liberté totale – ou une manière d’illustrer comment il est essentiel pour des puissances qui aspirent à rester des puissances de concentrer un maximum de pouvoir, de sorte de pouvoir non seulement assurer leur stabilité intérieure, c’est-à-dire tuer dans l’oeuf les contestations populaires, mais aussi, sur l’échiquier mondial, pour pouvoir résister aux autres puissances, elles aussi désireuses de maintenir leur pouvoir et dérivant donc elles aussi naturellement vers la dictature.

C’est pour cette raison qu’à titre personnel, et même si la dictature n’est pas un scénario qui m’enchante, il me paraît difficile à éviter dans un monde instable comme le nôtre, où différentes puissances se battent plus ou moins directement pour conserver ou acquérir du pouvoir politique ou économique. Même si l’emballement autoritaire est un péril pour les citoyens, il est par contre salutaire pour les gouvernements. Il apparait alors comme une conséquence logique de l’évolution du monde et peut s’expliquer comme toute évolution darwinienne, soit sous l’angle de la sélection naturelle, qui fait que si un pays refuse de basculer dans l’autoritarisme, il sera rapidement submergé par les pays qui, eux, ont choisi la dictature et se sont renforcées en conséquence.

Dans l’absolu, il n’y a pas que la dictature qui permet d’unifier un peuple et donc de le rendre plus fonctionnel et plus résilient. En cas de guerre, vous pouvez unifier le pays par la force grâce à la dictature, mais vous pouvez également le rassembler à travers le patriotisme ou à travers une union de nature religieuse. L’idée globale, c’est que plus un peuple marche dans la même direction, plus il est puissant. La difficulté est donc de trouver le juste équilibre entre la dictature totale, qui elle, pour le coup, fait marcher tout le monde dans la même direction, et les libertés individuelles qui semblent nécessaire au bonheur humain, ou en tout cas à son bien-être.

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